De vieux doigts rougis par le froid s’accrochent à la balustrade.
-« Mon Dieu que la terre est dure aujourd’hui », pense Angèle, tout en se baissant pour frapper le sol.
Elle creuse avec sa binette un trou puis deux, trois, quatre, sans succès .La terre dure et noire ne lui révélera aucun de ses secrets ce matin.
Et puis que cherche –t-elle ?
Rien de particulier. Seulement à fuir le temps qui passe et la monotonie des jours.
Le ciel est si bas que l’on peut croire à la fin du jour.
-« Il va neiger, c’est sûr », pense t-elle !
Angèle se relève, réajuste son gilet, secoue ses souliers couverts de terre, essuie son nez du revers de sa manche, prend sa binette et se dirige vers la remise à bois pour prendre quelques bûches pour la chaudière.
Depuis plusieurs jours il fait un de ces froids glacials.
-« ce 24 décembre ressemblera décidément à celui de 86, pense t-elle.
Il a les couleurs du chagrin, du vide, et du silence.
Angèle soupire, prend les bûches, les jette dans la brouette et reprend avec peine sa route vers la maison.
Au fond elle maudit le jour où tout s’est dérobé sous ses pieds.
Noël 86, coup de grisou, coup du sort pour elle. Angèle perd son homme, et quelques temps plus tard l’usine qui l’employait connaît des difficultés économiques. Elle perd son travail, et en même temps sa joie de vivre.
Pas de sœur, pas de frère et des parents absents depuis longtemps.
Sa vie ressemble à la grisaille du ciel du Nord, comme le chantait Jacques Brel .Elle est dure comme les pavés de Roubaix.
Ce jour 24 Décembre 2006, Angèle pense qu’elle aurait du faire comme son chanteur préféré, partir loin quand l’occasion s’était présentée.
Angèle souffle sur ses doigts et regarde son ciel gris et neigeux du nord. La plaine s’étend mollement jusqu’en flandre.
Arrivée à la porte de la cuisine, elle dépose ses bûches, et range sa brouette.
Tout ça pour rien ou presque pense-t-elle : juste pour elle et se préserver un peu de chaleur, juste assez pour continuer la route, aussi longue et monotone soit-elle.
Si elle avait su, elle aurait suivi ce gars de la ville à 18 ans, elle aurait passé la frontière et aurait eu une autre existence.
Mais à 18 ans on croit tout savoir, ou presque et elle aimait Pierre depuis l’enfance, ils avaient grandi ensemble, et il sentait la terre, et lui apporterait la sécurité dont aujourd’hui elle n’avait que faire.
Pierre, Romain.
Le choix c’était fait sur la peur du « qu’en dira-t-on » et sur « mais oui ma fille, c’est bien mieux comme cela »
Elle entend encore la voix de son père, lui dire :, « c’est bien mon petit , tu as bien choisi ; l’autre c’est un gars de la ville, il est bien trop lettré pour nous, et puis on est pas du même monde ».
Qui avait inventé cette tradition là ?
Depuis toujours on épousait un fils du pays, pour préserver le nom, la famille, mais surtout pour que les pères gardent leurs filles longtemps auprès d’eux. Résultat, pensa Angèle : l’amertume au cœur, le sien était mort un an après son mariage, et sa mère inconsolable, l’avait suivi peu de temps après. Elle avait toujours été de trop entre eux, mais elle avait, par sa présence, justifié leur amour tout au long de leur vie de couple.
Et elle bétasse, croyant à la tradition populaire, pour un instant de grâce, celle dont le Pasteur parlait avec force et conviction, elle avait épousé Pierre.
« Et bien cette fameuse grâce Seigneur, tu me l’auras fait payer très cher, Seigneur » lança- t-elle vers le ciel les yeux secs d’avoir trop pleuré, la colère au cœur, et l’amertume de celle que depuis longtemps on a oubliée.
-« Seigneur quand répondras- tu à ma prière ? Quand cette solitude cessera t-elle ? Réponds-moi ! Pourquoi moi ? Pourquoi toutes ces années de solitude, pour rien, si ce n’est le devoir »
Angèle avait laissé éclater sa colère, et sa voix encore jeune et vive emplissait l’air glacial.
Le rideau de la fenêtre d’à côté s’était soulevé.
« ha ! tu peux regarder Gisèle, tu passes ta vie à épier le monde derrière ton rideau, tu ferais mieux de te frotter à la vie plutôt que de penser que toi tu as la grâce infinie de celle qui va au temple tous les dimanches.
Angèle lui tourna le dos, poussa la porte de la cuisine et hochant les épaules, disparut de la vue du monde.
Il faisait chaud.
Angèle avait réussi une chose, à se préserver du malheur malgré tout, et sa maison était l’image même de la paix et d’un bonheur apparemment encore vivant. Mais ça Dieu seul et elle le savait.
Son petit monde n’avait pas changé en 20 ans, tout juste avait il comme elle vieilli.
Elle défit de ses vêtements d’hiver et alla se laver les mains à la salle de bains. Elle découvrit son visage rougi par le froid.
Elle fut surprise, de se découvrir encore jolie. Malgré la difficulté des 20 années passées, son visage avait gardé un air juvénile et l’étonnement de celle qui n’a cessé d’espérer et de croire.
Ses yeux bleus étaient rieurs et ses cheveux châtains à peine grisonnants
Pourtant, elle n’avait pas loin de 55 ans, et beaucoup d’épreuves déjà traversées mais il faut croire qu’une certaine part d’innocence avait du la protéger de la misère et des ravages du chagrin et du temps.
Elle sourit au miroir.
Elle alla s’asseoir, près de la fenêtre et écouta le silence. Seul le rire de Pierre résonnait encore dans son cœur.
Elle se souvient : un soir d’été, elle lui avait demandé naïvement, l’air de ne pas y toucher, à la sortie de l’usine, « Pierre, tu m’aimes ? »
Il avait éclaté de rire, et lui avait lancé l’air moqueur, bien sûr ma tendre, mais tu sais bien qu’il ne sert à rien de dire l’évidence » !
Elle ne lui avait plus jamais demandé.
Aujourd’hui en ce soir de Noël elle aurait donné cher pour entendre ce mot, ne serait ce qu’une seule fois.
Soudain la sonnerie du téléphone la tira de sa rêverie.
D’un bond elle fut près du guéridon.
Elle décroche et reconnaît la voix familière et chaude de Marie- Claude la postière, sa seule et unique amie depuis l’enfance.
-« Bonjour mon chou, comment vas-tu ? »
-« Bien ! »
Répond Angèle d’une voix à peine audible.
-« J’ai un paquet pour toi Angèle, et une lettre, poste restante. Tu passes prendre tout ça avant que je ferme le bureau de poste ? »
-« Marie-Claude , tu sais qui m’écrit ? »
-« Ha non mon chou, je n’ai pas pour habitude de voler les secrets des gens. Je sais pas, c’est peut- être un de tes amoureux ! » Dit-elle en éclatant de rire.
-« Ho ça va je plaisante, allez prends ta voiture et viens tout de suite je ferme dans une heure. »
-« Tu n’as aucune idée de qui ça peut venir Marie-Claude ? »
Non je te laisse le soin d’ouvrir ton cadeau de Noël et de savoir le suspens, pour une fois qu’il t’arrive quelque chose ! »
-« Tu fais quoi ce soir mon chou ! »
-« Rien comme d’habitude ! Et toi ? »
-« Je vais a Bruxelles chez des amis pour les fêtes, tu devrais venir avec moi, au lieu de rester chez toi à ne rien faire, ça te ferait du bien. Je ne comprends pas pourquoi tu refuses toutes mes invitations à sortir mon chou ? C’est pas comme ça que tu vas retrouver les couleurs de la vie.Ca fait mille ans que je te le dis, et tu fais comme si je ne disais rien. T’es bourrique tu sais, mais je t’adore. Passes de bonnes fêtes quand même, et à tout à l’heure pour le paquet et la lettre .je t’attends, et après les fêtes tu viendras manger à la maison. ! »
-« oui bien sûr ….J’arrive tout de suite. Si j’ai un peu de retard attends moi.
-« O.K. mon chou, c’est bien parce que c’est toi, viens vite, bises, et à toute »
Son amie ne changerait jamais, 57 ans et pleine de projets, et rien ne semblait miner sa joie de vivre et son espérance. Où trouvait-elle toute cette énergie ?
Angèle cessa de se poser des question , prit son manteau, son sac, ses clefs de voiture et fonça vers le garage.
Elle claqua la portière et démarra en trombe.
Il neigeait, mais il y avait beau temps que la conduite sur neige ne l’impressionnait plus, et puis il y avait 8 KM
Il était juste 16H. quand elle gara sa voiture sur la place de l’église.
Angèle ferma sa voiture et courut presque jusqu’au bureau de poste. Elle poussa la porte, entra en trombe, ce qui ne lui ressemblait pas, de coutume si calme, et claqua deux bises sur la joue de son amie.
-« donnes- moi mon paquet et ma lettre, s’il te plait ! »
-« Et bien on est en forme à ce que je vois, mon chou .Ca urge on dirait .Tiens le voilà !…. Hepepepep….minute madame, faut signer le cahier, là ! Merci bien m’dame, bonne fête et à plus en 2007.
Hé ! attends, pas si vite !. »
Marie-Claude sortit de derrière son comptoir, attrapa son amie au vol, la serra fort dans ses bras et lui souffla : » Bon anniversaire ma belle et que Dieu veuille bien se pencher cette année sur ton cas .Je te souhaite le meilleur. Allez va ouvrir ta surprise, on se retrouve pour une toile après les fêtes. »
Angèle essuya une larme, et sortit pour ne pas être prise en flagrant délit de faiblesses émotives.
-« Salut copine et amuses-toi bien chez les Belges ».
Angèle fila à toute allure son paquet sous le bras et sa lettre a la main vers la voiture, puis s’arrêta net .Non elle ne rentrerait pas à la maison avant d’avoir ouvert sa surprise.
Elle traversa la grand’place et se dirigea vers l’église. là elle serait tranquille, à l’abri des regards et au chaud. En la compagnie de Dieu il ne pouvait rien lui arriver de mal !
Elle s’assit près de la petite chapelle aux lumignons, sur une chaise en paille le long du mur. Ses mains tremblaient. Elle ne reconnaissait pas l’écriture. Nerveusement elle déchira le scotch et le papier kraft, et y découvrit une boite transparente avec à l’intérieur un châle aux couleurs de la vie.
Le même que celui qu’elle avait vu dans une boutique à Bruxelles, il y avait plus de 25 ans.
C’était le temps de son premier amour, Romain, celui venu d’ailleurs de la ville, et d’un monde différent du sien. Les siens d’ailleurs n’en avaient pas voulu et elle avait obéi, sans rien dire.
-« Le châle, c’est le même pensa t-elle »
-« Comment est-ce possible ?
Elle déchira à la hâte l’enveloppe de la lettre bleue et lut :
-« Angèle, mon amie,
Je te souhaite un très bon anniversaire et aussi un très bon Noël. J’espère que cette lettre te trouvera en bonne santé et que ce châle te rappellera les couleurs de la vie comme tu me l’as si souvent dis.
Angèle, je vie près de chez toi .Il m’a fallu tant d’années pour te retrouver .C’est fait ! Ton adresse était au dos d’une vielle enveloppe que j’ai retrouvée en déménageant, par hasard si le hasard existe. Quand tu ouvriras cette lettre, je serai à l’auberge des deux ponts près de la mairie. Je t’y attendrai le 24 décembre vers 17H , histoire de voir si tu as changé .C’est juste pour te revoir et prendre de tes nouvelles. J’espère que ton mari va bien et que tu es heureuse. A bientôt je t’embrasse.
Romain.
P.S. Je crois ne t’avoir jamais dis que je t’aime …. Toujours…. et encore pour longtemps….malgré tout et le temps. »
La lettre lui tomba des mains. Angèle retenait son souffle. Dieu venait en bloc de répondre à toutes ses prières .On l’aimait, elle ne l’avait jamais entendu.
Pourquoi ?
Elle se leva, sortit de l’église, traversa la place enneigée et éclairée, longea le canal et poussa la porte de l’auberge des Deux ponts.
Elle le vit installé à une table.
Angèle s’approcha, le regarda, et quand il leva les yeux vers elle, elle pensa.
-« Il n’a pas changé. »
Elle lui tendit la main, il la serra se leva lui sourit et lui proposa de s’asseoir près de lui.
Dehors il neigeait, et le vent s’était levé balayant par bourrasques la grand’ place et faisait voler les dernières feuilles mortes.
A l’auberge, la vie continuait pour deux d’entre les hommes et elle reprenait les couleurs de la vie et celle d’un été 82, la grâce en plus.
Dans le silence de l’auberge elle s’était invitée.
Elle leur avait coûté un prix exorbitant, mais après tout l’amour valait bien cela.
Joyeux noël à tous
Laurence Fouchier.