Les récits de résurrection ne manquent pas dans les Evangiles. Pourtant, dans l’Evangile de Jean, la résurrection de Lazare est un récit solitaire. Il n’y a pas de parallèle dans les autres évangiles. Il est le dernier signe que Jésus opère concrètement avant d’aller à Jérusalem. Cela se passe en Judée, à Béthanie. Les signes que fait Jésus sont là pour conforter la foi de ceux qui en sont les témoins. Certains parmi ceux qui vont à la rencontre de Jésus acceptent de voir leur vie changée, et prennent un nouveau départ. D’autres, au contraire, s’enferment dans leur volonté de l’éliminer. Le récit de la résurrection de Lazare illustre parfaitement ces deux prises de position.
Le récit de la résurrection de Lazare pose des questions. Et d’abord, qu’est-ce qui a poussé Jésus à tarder autant avant d’aller à Béthanie. Il sait que Lazare, son ami, est malade. Quand il se décide, il est déjà trop tard : Lazare est mort et enterré. On dirait que Jésus a tout fait pour rater ce rendez-vous. Jamais un texte biblique n’a comporté autant de détails. Ces détails soulignent qu’il n’y a pas de subterfuge : nous sommes bien témoins d’un retour à la vie sur le plan biologique : Lazare est véritablement mort. Mais le lecteur est invité à voir dans ce signe de la résurrection de Lazare autre chose que le simple retour à la vie biologique. Il y a un autre niveau de compréhension. C’est la question de la foi. Que crois-tu ? Au fait, c’est vrai ! Quelle est ma foi ? Et ensemble, que croyons-nous ? Dans ce récit, il y a la description d’une foi « en tension » : tension entre une résurrection dans l’au-delà - « Oui, je sais qu’il ressuscitera au dernier jour » - confessée par Marthe, et une résurrection ici-bas, pour aujourd’hui, qui commence dans la foi par la rencontre avec Jésus-Christ : « Celui qui croit en moi vivra, quand même il serait mort ». C’est la tension que nous connaissons bien entre « Ce que je vis et ce que je crois ». Nos vies sont comme cernées par la mort. Les journaux télévisés ne parlent que de cela. D’autre part, nous ne cessons d’accompagner des personnes qui ont perdu un des leurs, parfois dans des conditions insupportables. Je crois, mais ce que je vis peut m’éloigner de ce que je crois. Je vis, mais parfois, ma vie n’a plus de sens, ni de lien avec ma foi. Ces tensions traversent nos vies comme elles ont traversé la vie de Marthe et de Marie. Elles nous appellent à ne pas désespérer de la vie parce qu’aucune situation, ni même la mort n’a de pouvoir sur Dieu et ne peut nous séparer de Lui (Rm 8). Dans ce récit, nous rencontrons un Dieu résolument du côté de la vie, un Dieu qui nous fait passer de la mort à la vie. Les paroles ou les actes de Jésus n’ont pas pour but de banaliser la mort ou de nous apprendre à nous résigner, bien au contraire. Avec Jésus, c’est toujours la vie qui a le dessus, au propre comme au figuré. Pour ceux qui ont soif de résurrection pour leur vie ici-bas comme pour leur vie éternelle. La réalité de la résurrection ne commence pas avec la résurrection de Lazare. Elle est là bien avant, dans le dialogue avec Marthe. Et c’est ce que nous pouvons découvrir ensemble : un chemin de foi nous invite à mettre de la distance avec ce que nous vivons, nous invite à revisiter ce que nous croyons. Un chemin qui atteste de la puissance de Jésus, seul capable de ressusciter nos vies pour aujourd’hui et pour demain.
Tout d’abord, la mort reste une question et une blessure. Dans ce récit, une bonne partie des réactions humaines sont centrées sur la maladie ou sur la mort de Lazare. Nous ne savons rien de la vie de Lazare, sinon son amitié avec Jésus. La croyance en la résurrection est à peine évoquée. Le poids de la réalité, c’est la mort. Et il est difficile, humainement, de s’en extraire. Toutes les paroles et les attitudes convergent vers cette réalité. « Celui que tu aimes est malade ». Les deux soeurs espèrent que Jésus va guérir leur frère. Il en a guéri bien d’autres, alors un ami… Elles n’imaginent pas un refus. L’amour de Jésus doit être le moteur de son intervention. N’est-ce pas ce que nous pensons souvent, lorsque nous voyons la mort arriver de manière injuste ? Dieu ne peut oublier un croyant. Il doit être là pour sauver, pour guérir. Sinon, quel est le sens de notre fraternité avec Jésus ? Mais Jésus arrive trop tard. C’est ce qui fait dire à Marthe et à Marie « Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort ». C’est ce qui fait dire à d’autres : Lui qui a ouvert les yeux d’un aveugle, ne pouvait-il pas faire aussi que cet homme ne meurt pas ? Dieu semble faible, voire impuissant face à la mort. Il peut tout au plus la faire reculer. N’est-il pas courant d’entendre dire que « si Dieu existait, ou s’il y avait un Dieu, cela n’arriverait pas » ? Rappelons-nous nos propres réactions face au tsunami. Ou face à une mort prématurée, surtout celle d’un enfant. Le récit insiste sur la mise au tombeau de Lazare, une façon de nous dire que le mort est bien mort. Il y aura bien un temps où Dieu agira, mais c’est dans un temps futur, au jour de la résurrection des morts. Marthe croit à la résurrection, mais dans le futur. Là où Jésus n’a rien pu faire, Dieu pourra intervenir. Mais pour l’instant il n’y a plus rien à faire.
Marthe chemine vers la foi : elle accueille, ici et maintenant, Celui qui est la résurrection et la vie. C’est à ce moment-là que Jésus propose à Marthe de réorienter sa foi. Elle a dit ce qu’elle croit pour son frère et pour elle, avec ses mots. Mais Jésus lui propose autre chose. Marthe reconnaît finalement son impuissance à se sortir seule de son deuil. Elle accepte d’entendre une Parole nouvelle. Elle accepte d’entendre un message de Vie là où la réalité l’enfermait dans la mort. Ne soyons pas étonnés de sa difficulté à recevoir cette nouvelle proposition de foi. Celle-ci relie le présent de la résurrection à l’identité de Jésus : La résurrection n’est pas un acte de foi pour demain, mais pour aujourd’hui. « Je suis », Moi, Jésus, la résurrection et la vie. Celui qui croit en moi vivra, quand même il serait mort ». Nous sommes au cœur de notre récit. Jésus affirme son pouvoir sur la mort, pas seulement pour demain, mais aussi pour maintenant, tout de suite. Dieu intervient à travers Jésus. La mort, comprise comme la marque de notre finitude, n’est plus posée comme une échéance finale. En Jésus, Dieu fait irruption dans nos cercles funèbres. Aucun enfermement ne peut lui résister. C’est ce que Marthe comprend et qu’elle désire partager avec sa sœur Marie.
Le chemin de la foi, tension entre ce que je vis et ce que je crois. A cet instant du récit, nous sommes témoins d’un rebondissement. Le cheminement de Marthe est unique. Elle a accepté que Jésus l’aide à traverser l’épreuve de la rupture. Mais rien n’est résolu pour autant. La mort, c’est la rupture d’avec l’être aimé. C’est cela la réalité. Cette rupture ne laisse personne indemne. Pas même Jésus, qui sait pourtant que la mort de Lazare est éphémère. Cette rupture provoque en lui une réaction de tristesse immense, de vide intense. Jésus pleure. Une réaction souvent rencontrée lors des cultes de consolation : les pleurs de la famille face à la disparition de l’être aimé. Car notre foi en la résurrection n’annule en rien la douleur, la souffrance d’une relation que la mort vient briser. La mort provoque en chacun de nous une blessure que la résurrection n’efface pas. N’ayons donc pas peur de nos larmes, ni de l’expression de nos souffrances, de nos révoltes, de nos colères même, en particulier lorsque la mort vient interrompre une relation qui nous était vitale. L’expression de notre souffrance peut aller jusqu’à l’accusation : « Si tu avais été là, mon frère ne serait pas mort ».Autrement dit, Dieu aurait pu agir avant l’irruption de la mort. Mais, l’autre réalité, c’est la résignation, lorsque nous n’arrivons pas à dire notre souffrance, nous n’arrivons même pas à dire notre espérance. Comme Marthe, bien qu’elle ait confessé sa foi en Jésus, ne croit pas à un miracle de Jésus. « Seigneur, il sent déjà, car c’est le quatrième jour. » Oui, Jésus ne cesse de m’appeler à convertir ma vie, à changer mon regard sur la réalité. Il m’invite à opérer le passage du doute à la foi. Pourtant, le doute subsiste, dans notre récit, comme dans notre vie.
Jésus, c’est l’irruption de la vie dans notre mort « finale ». Face au scepticisme ambiant, Jésus ordonne : « Enlevez la pierre ! ». Il prend Marthe à témoin : Ne t’ai-je pas dit que si tu crois, tu verras la Gloire de Dieu ? La résurrection de Lazare est à la fois un témoignage de la messianité de Jésus et un témoignage de la puissance de Dieu sur la mort, ici et maintenant. Jésus accomplit le plus grand miracle de l’Évangile, un miracle qui préfigure sa résurrection et toutes les résurrections à venir. Lazare, quelques années après, mourra de sa belle mort comme tous les mortels. Jésus rend grâces à Dieu de ce pouvoir sur la mort. Il n’a pas besoin d’éprouver Dieu pour le bénéfice de son ami Lazare. Mais pour la foule présente, il désire donner le dernier signe - avant la Croix - de la toute puissance de Dieu. Jésus témoigne de sa confiance sans réserve en la présence de Dieu dans sa vie et dans celle des autres. A l’invitation de Jésus, Lazare sort. La Parole de Jésus a le pouvoir de donner la vie. Oui, mon frère, ma soeur, crois-tu cela ? Crois-tu ce témoignage qui exprime la Toute Puissance de Dieu et qui ne supporte aucune preuve : Marthe n’a-t-elle pas cru avant d’avoir vu la résurrection de Lazare ? Dieu, à travers Jésus-Christ, prend l’initiative de le ressusciter. C’est un don gratuit, sans condition. Crois-tu cela ?…
Crois-tu cela ? J’aime cette question de Jésus. Elle ne pose pas la foi en la résurrection comme une évidence. Elle laisse le croyant se déterminer, en toute liberté. La réponse est à rechercher en soi. Aujourd’hui encore, nous sommes face à ce témoignage : Dieu n’est pas celui qui nous donne la mort. Il n’est pas celui qui abandonne ses « amis » ou « ses frères ». Nous vivrons toujours des réalités qui seront autant d’obstacles à notre foi, à la transformation de notre vie. Mais nous ne sommes pas condamnés à rester enfermés dans ces réalités. Et c’est au cœur même de celles-ci que nous pouvons témoigner de notre foi. Acceptons de lâcher prise à l’égard de tout ce qui nous attache à la mort. En Jésus–Christ, nous ne sommes plus seuls. Dieu peut faire irruption dans notre vie pour nous aider à sortir de nos impasses. Il vient témoigner que la vie est bien plus forte que toutes les petites morts qui nous gangrènent, qui nous lient dans l’absence de relation. La puissance de la vie, c’est aujourd’hui que je dois l’accueillir et non pas attendre demain ou dans un futur indéterminé. Crois-tu cela ? Amen.
Laurence Fouchier (prédication du dimanche 9 mars 2008)