Lecture : Luc 18/9 à 14 : la parabole du pharisien et le collecteur d’impôts.
Chers frères et sœurs, voici un texte proposé à notre méditation d’aujourd’hui qui est loin de laisser indifférent !
Cette parabole ne laisse pas indifférent dans le sens où elle offre une image étonnante, inattendue de Dieu : elle présente un Dieu qui semble se détourner de la rigueur morale d’un homme religieux et qui se laisse apitoyer par les jérémiades, les plaintes faciles d’un profiteur de régime !
Alors la question est celle-ci :
Pouvons-nous vraiment prêcher ce Dieu-là ?
Mais revenons à notre parabole, apparemment si simple :
Elle évoque la démarche religieuse convergente de deux hommes, l’un, pharisien, l’autre, collecteur d’impôts. La parabole détaille le comportement de chacune d’eux, d’abord celui du pharisien et ensuite, celui du collecteur d’impôts.
Elle se termine par le jugement de Jésus sur les personnes, avec une sorte de proverbe qui donne la leçon de la parabole. Nous pouvons remarquer que, dès le début il y a une introduction qui oriente immédiatement l’interprétation de la parabole et qui est parfaitement voulue par l’évangéliste Luc : au verset 9, il est écrit : « Jésus dit encore la parabole que voici à l’adresse, à l’encontre de certains qui étaient convaincus d’être justes et qui méprisaient tous les autres. Alors, qui est visé ?
La polémique est lancée !
Prenons garde à nous-mêmes !
Ne nous hâtons pas de donner une réponse trop rapide !
A la première lecture, on pense bien sûr au pharisien ! Le texte nous dit qu’il priait debout ! On peut penser qu’il fait cela pour se faire voir ! Mais à l’époque c’est une posture tout à fait normale pour la prière, il n’y a pas lieu d’y voir un comportement provocant.
Ce n’est pas l’attitude de la prière qui est analysée mais le contenu de la prière. Et la conclusion de la parabole ne laisse finalement aucun doute : celui qui s’élève sera abaissé, mais celui qui s’abaisse sera élevé.
C’est exactement en cette conclusion que la parabole déclenche une stupeur, voire, du découragement… Il semblerait bien que le sens de cette parabole aille dans celui du collecteur d’impôts et non dans celui du pharisien.
Ah ! Les pharisiens ! : étymologiquement, les « séparés », au sens de ceux qui veulent rester purs et distincts, ceux qui refusent les conduites laxistes et les doctrines non conformes à l’orthodoxie.
Ce sont les vrais, les fidèles, les pieux, et même quelque part, les puritains. Le pharisien vit dans le respect scrupuleux de la loi de Dieu, sans déviance aucune, il est donc un homme qui inspire l’admiration de tous car il es irréprochable.
Et le collecteur d’impôts ! ou le péager…pas très net cet homme-là ! Ce terme s’applique en effet, aux personnes qui ont la charge de recueillir pour le compte du pouvoir impérial romain de l’époque, les droits de péage qui sont autant de taxes indirectes.
En Palestine, les péagers ou les collecteurs d’impôts étaient des juifs qui avaient acheté leur charge, car ils étaient séduits par les avantages qui s’y rattachaient. En effet, ils étaient libres d’élargir le barème de la taxe et ainsi ils pouvaient facilement s’enrichir ce qui les exposait à être traités de profiteurs de régime voire de collaborateurs. Il est souvent assimilé dans le nouveau testament aux prostituées, aux voleurs et aux païens.
Tels sont ces deux hommes qui montent au temple pour la prière. Le premier symbolise l’homme religieux et intègre. Le second, à l’inverse, évoque l’immoralité et la honte.
Et la prière des deux hommes est bien distincte :
1) Le pharisien souligne parfaitement sa différence : il y a lui et les autres. Lui, l’irréprochable, et les autres, voleurs, adultères et malfaisants. Car effectivement, tel est le portrait de l’homme pécheur : voleur, malfaisant et adultère.
Non seulement le pharisien est irréprochable dans sa conduite, mais en plus il fait des œuvres méritoires : il jeûne, il paie la dîme sur tout ce qu’il se procure. Là aussi il est en règle. Tellement en règle qu’il paie même la dîme aussi sur ce qu’il achète, de peur de que le producteur n’ai oublié de le faire de son côté. Il accomplit la loi d’une façon hyper scrupuleuse, sans faillir, sans faire oublier, sans faire d’exception. Le pharisien n’est pas dépourvu de générosité, car cette dîme était versée à ce qu’on appellerait aujourd’hui l’entraide, au Temple, ce qui permettait de secourir les plus pauvres.
2) De son côté, le collecteur d’impôts, rien qu’en sa personne, récapitule la totalité de l’homme pécheur. On peut s’en apercevoir en relisant sa description dans le texte :
Il se tient à distance de deux choses : d’une part, loin du pharisien, d’autre part, il reste en retrait, il n’ose pas avancer dans le temple.
Il ne veut même pas lever les yeux au ciel, un geste pourtant tout à fait normal dans la prière, mais au contraire il baisse les yeux au sol ce qui indique une attitude d’humiliation.
Il se frappe la poitrine : c’est un geste de détresse, d’auto accusation, et l’on peut comprendre cette attitude du péager comme un appel à l'aide, confirmé d’ailleurs par cette phrase : Mon Dieu prend pitié du pécheur que je suis ! Sois favorable envers le fautif que je suis, je réalise que je suis loin de toi, Seigneur, et loin des autres aussi.
Le collecteur d’impôts est écrasé par le poids de sa culpabilité. Il implore la pitié de Dieu. Il ne demande pas pardon de ses fautes, mais il sait qu’il est un triste personnage. Il ne cherche pas d’excuse à son attitude, il la reconnaît seulement, et en plus, il ne connaît pas d’autre secours que la grâce de Dieu.
En examinant l’attitude de ces deux hommes, nous pouvons alors comprendre la conclusion de la parabole : Jésus déclare solennellement à la façon d’un verdict que le collecteur d’impôts est reparti chez lui, justifié, et l’autre non.
C’est bien l’homme pécheur qui est accepté par Dieu. On fera de nouveau cette constatation lorsque Jésus dira aussi qu’il est venu non pour les bien portants mais les malades. Les malades au sens large, ceux qui souffrent d’égoïsme, et de suffisance. Ici, l’homme pécheur est justifié. Avec au passage ce verbe au passif, qui indique que c’est Dieu qui est le sujet. Jésus est en train de faire connaître le verdict de Dieu. Et ce verdict est un verdict de grâce. Il accueille le collecteur d’impôts, le pécheur notoire.
Dans ce texte, on ne sait rien des sentiments du pharisien ou du collecteur d’impôts. On ne sait pas comment ils rentrent chez eux, on ne sait rien de ce que la prière procure chez eux comme suite dans leur vie. Mais Jésus nous est présenté ici comme celui qui connaît et révèle Dieu.
Et le jugement de Dieu n’a rien à voir avec celui des hommes.
De celui qui se croyait éloigné et perdu, il est dit qu’il est accueilli et sauvé. De celui qui, à l’inverse, se croyait irréprochable, impeccable (dans le sens étymologique qui veut dire : sans tâche), il est dit qu’il sera humilié.
Aujourd’hui, nous entendons à nouveau cette parabole, et ce verdict. Nous entendons que Dieu accueille et justifie le pécheur, sans condition. C’est le point percutant de notre parabole, car elle tranche sur toutes nos valeurs, sur tous nos points de repère, et sur tous nos comportements personnels.
Finalement quel est le Dieu en qui nous croyons ? Quel est le Dieu que nous annonçons, que nous prêchons, ou dont nous témoignons envers les autres ?
Le Dieu de Jésus-Christ est un Dieu qui est différent de toutes les représentations morales, spirituelles ou intellectuelles que nous pouvons connaître ou dans lesquelles nous aimerions bien l’enfermer Dieu. Mais dans ce cas, ce serait réduire Dieu à de la simple éducation civique ou à un code pénal.
Le Dieu de Jésus-Christ, c’est autre chose ! Les évangiles nous le répètent constamment, avec le Dieu annoncé par Jésus-Christ, c’est l’annonce de tous les renversements, c’est le geste de la pauvre veuve qui est remarqué, c’est l’ouvrier de la dernière heure qui reçoit son salaire comme celui de la première heure, c’est la veuve devant le juge inique qui a raison, c’est le fils prodigue pour qui le père organise la plus belle fête de famille, c’est la femme adultère qui aurait du être lapidée et qui repart chez elle, relevée, c’est l’aveugle qui est guéri et le paralysé qui marche de nouveau.
Pour comprendre ce renversement quasi constant dans l’évangile, et porté au paroxysme avec la mort de Jésus, crucifié, mis au rang des malfaiteurs, il faut que nous gardions en mémoire des textes tels que le magnificat de Marie, nous avons à relire le texte des Béatitudes, il ne faut pas non plus que nous oublions d’autres textes comme celui des malédictions que Jésus adresse d’ailleurs aux pharisiens : « Heureux les pauvres, malheureux les riches ! Rappelons-nous aussi le récit du bon samaritain, la parabole du riche et de Lazare que nous avons étudié, il y a encore quelques semaines, c’est à l’intérieur de la quasi-totalité des textes de l’Evangile que nous retrouvons ce thème récurant de la grâce, que nous aimons bien prêcher en tant que protestants, nous nous réclamons volontiers de cette grâce, c’est la base de notre théologie, de notre discours sur Dieu.
Mais voilà la vraie question ! Est-ce que cela reste un discours ? Car il faut l’avouer, pour nous protestants, cette théologie de la grâce de Dieu première en toute choses, ou encore, théologie de l’amour de Dieu premier en toute chose et pour toute personne, nous pose à nous une réelle question existentielle ! ! ! !
Comment est-ce que nous réagissons dans notre for intérieur, face à de telles paroles ? Le collecteur d’impôts est justifié par sa foi, et uniquement par sa foi. Rien d’autre. Le texte ne nous dit même pas si son comportement changera après cette prière. Est-ce que nous acceptons pour nous-même cette vérité d’évangile ? Est-ce que nous sommes prêts à vivre de cette parole-là ? Nous en sommes pourtant les premiers bénéficiaires !
Le Dieu que nous proclamons en tant que protestant, la grâce première en tout et avant tout…est-ce que déjà, cela nous le croyons pour nous-mêmes ? Autrement dit, croyons-nous à ce que nous annonçons ?
Et, sommes-nous assez libres dans notre foi pour annoncer au monde un tel Dieu ? Un Dieu qui fait grâce au plus terrible des pêcheurs et qui renvoie le croyant vertueux, les mains vides ? Un Dieu qui accueille les plus petits, les plus démunis dont les moins recommandables sont d’ailleurs en prison, et qui remet en question ceux qui croient tout savoir et tout bien faire ?
Car enfin, la sentence est dure ! Quelle faute le pharisien a-t-il commis pour être jugé de la sorte ? Et bien justement, aucune ! Et pourtant c’est lui, le fidèle, le pratiquant, le toujours-là, le celui qui pense à tout, qui est considéré comme un usurpateur !
Et le collecteur d’impôts, qui ne prend même pas l’engagement de réparer ses torts, qui ne s’engage pas à changer de comportement, celui-là est gracié. Il y a quelque chose d’injuste. Mais je crois que la grâce de Dieu est injuste, car elle est un renversement de toutes les valeurs. Calvin disait : Dieu fait grâce à tous les pécheurs, dont je suis le premier. Là où le péché abonde, la grâce surabonde ! dira Paul dans sa lettre aux Romains, ( 5/20).
Savons-nous que ce texte était rarement prêché dans nos églises chrétiennes au sens large du terme ? Tout le monde était ennuyé de devoir lire un tel texte d’évangile qui pourrait être sujet à débats, à discussion, à justification.
Un texte qui pourrait donner la parole aux plus petits ?
Le point crucial de la parabole d’aujourd’hui nous concerne tous. Car ce qui fait que tout bascule dans cette histoire, c’est la tentation du pharisien à se comparer aux autres, et en particulier au collecteur d’impôts. Merci Seigneur de ce que je ne suis pas comme les autres, et surtout pas comme ce collecteur d’impôts. Par cette misérable comparaison, le pharisien gâche toute la vérité de sa prière, et cette pensée nuit à son comportement irréprochable. Nous le savons, dans un sens comme dans un autre, la comparaison aux autres est néfaste. Soit elle nous enferme dans un sentiment d’incapacité et de dévalorisation de nous –mêmes, et nous empêche d’entreprendre quoi que ce soit, soit elle nous donne un sentiment de supériorité qui va nous rendre suffisant de nous-mêmes. Finalement, c’est la suffisance du pharisien qui fait dire ce verdict aussi sévère dans la bouche de Jésus.
Cette histoire est là aussi pour nous dire que Dieu ne regarde pas à l’apparence, mais au fond des choses. Nous le savons bien, mais comment est-ce que nous le vivons par rapport aux autres ?
Cette histoire nous replace encore devant l’inattendu de Dieu.
Jésus nous révèle un Dieu toujours inattendu, alors que nous croyons bien le connaître. Nous avons sur Dieu un discours tout fait, parfois, des idées toutes faites, aussi, nous les croyons justes et voilà que la parabole de ce matin nous pousse dans nos retranchements. Elle nous oblige normalement à nous poser cette question pour nous-mêmes.
Et moi, devant Dieu, comment est-ce que je me sens ?
Qui suis-je aux yeux de Dieu ? Dans quelle catégorie de personnes est-ce que je me place ?
Suis-je irréprochable dans mon comportement ?
Mais oui, certainement ! Je sais ce que j’ai à faire, je cotise, je donne de mon temps pour les kermesses, je vais au culte, pas tous les dimanches mais au moins un dimanche sur trois, j’assiste un minimum aux réunions de paroisse, et je n’oublie pas mon prochain, car la semaine dernière j’ai donné un peu d’argent à l’armée du salut, à la mission évangélique contre la lèpre, sans oublier Amnesty International. Je suis reconnaissante de ce que je suis pas comme les autres qui ne se bougent jamais, qu’on ne voit jamais, qui oublient tout le temps ! Ah oui, c’est vrai, en plus je ne dis pas de faux témoignage, je ne juge personne, je ne trompe pas mon mari, ni ma femme, je paie mes impôts, sans voler le fisc, et puis, c’est dans ma foi, j’ai tout compris ! Je suis protestante, moi Madame, je crois vraiment à la grâce de Dieu dans ma vie. Bon dans celle des autres, on pourrait en discuter, mais sinon, je sais que je n’ai rien à faire pour me justifier.
Mais alors, d’où vient ce sentiment d’agressivité, pourquoi est-ce que je comprends tout de travers ? Pourquoi ne suis-je jamais contente de mon église ? Je ne culpabilise pas vraiment mais en même temps, finalement je fais ce que je peux, mais…d’où vient ce besoin d’être reconnue sans cesse pour que je suis, ce que je fais, et que personne ne semble remarquer ? C’est vrai, au fond, pourquoi mon service pour le Seigneur me semble-t-il si lourd à vivre, que j’ai tout le temps envie d’arrêter ? Et nos rencontres fraternelles, vous les avez vues nos rencontres fraternelles, d’un ennui mortel ? Et en même temps, pourquoi est-ce que la nouveauté qui me vient d’un autre m’agace ou me déstabilise ?
Finalement, la parabole de ce matin nous parle de nous-mêmes, des deux côtés de notre personnalité, en nous disant que nous ressemblons parfois au pharisien avec notre joie de nous savoir pardonnés, justifiés par la grâce de Dieu, avec cette tentation avouée ou non de nous sentir un petit peu supérieurs aux autres croyants surtout lorsque nous nous réclamons de notre identité protestante. Mais nous ressemblons aussi au collecteur d’impôts lorsque nous sommes incapables de sortir de nos ornières, de nos idées toutes faites, et lorsque nous essayons de parler à Dieu dans un cri de désespoir, un cri d’abandon. O Seigneur, j’ai du mal à aimer ce que je suis vraiment, viens à mon aide ! Viens à mon secours !
Tous les jours, nous vivons de ce paradoxe, présent dans tout l’Evangile. Nous découvrons un Dieu, présent en Jésus-Christ, qui abandonne sa vie sur une croix en pardonnant la folie des hommes
Nous croyons en Jésus-Christ, reconnu comme fils de Dieu par le centurion romain.
Nous mettons notre confiance en Dieu dont le nom est grâce, la grâce d’être aimé sans rien devoir en échange.
Ces constatations dépassent le savoir. C’est le fondement de notre foi, basée sur autre chose que sur les déductions intellectuelles, mais qui repose sur les fondements d’une rencontre personnelle. Notre vie nous conduit à reconnaître les endroits où Dieu se manifeste en nous, de repérer de quelle manière il agit en nous. Nous sommes simplement invités et encouragés à approfondir jour après jour notre relation au Dieu de Jésus-Christ, dans le partage avec l’expérience de Dieu chez les autres. Tout en nous rappelant que Dieu ne juge pas sur l’apparence, mais qu’il regarde au fond du cœur de chacun. Mais Dieu fait grâce à tous les pécheurs dont je suis le premier. C’est vraiment autant pour toi que pour moi.
Amen.